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Comment naissent les objectifs...

 

L'industrie optique photographique a échappé pendant des lustres au mercantilisme galopant, probablement en raison des très grandes difficultés que présentent ses fabrications.

Or un objectif est un objet cher à fabriquer, et qu'il faudra bien vendre un jour si l'on veut vivre. La fabrique va donc s'organiser en fonction de cette finalité. On peut schématiquement, et de manière caricaturale, diviser le personnel d'une Maison d'optique photographique en trois catégories :

  • Le bureau d'étude, préoccupés de cogitations savantes et de perfectionnements nouveaux,

  • L'atelier, qui cherche à fabriquer le plus vite et le plus efficacement possible les plans fournis par le précédent,

  • Le commercial, qui est chargé de vendre les productions des précédents, afin de faire vivre tout ce petit monde.

Il y a aussi bien souvent les actionnaires, qui touchent les dividendes des actions, et influent forcément sur les chercheurs afin qu'ils trouvent des solutions plus performantes, sur l'atelier pour qu'il produise plus et moins cher, sur les commerciaux pour qu'ils écoulent toujours davantage.

Le bureau d'étude et son noyau de calculateurs tiennent la place la plus critique dans l'entreprise. Un bon calculateur d'optique était, jusqu'au milieu du siècle dernier, une sorte de génie aux dons mathématiques exceptionnels. Il devait à la fois pouvoir déterminer géométriquement les rayons traversant l'objectif, décrire analytiquement leurs trajectoires, et essayer ensuite de résoudre algébriquement les invraisemblables équations que tout cela générait. Et par dessus tout, il devait avoir ce "nez", ce "flair" que donne l'expérience, et qui permet de créer sans réinventer la roue à chaque fois.

Ce n'est pas tout de créer sur le papier une splendide optique, il faut aussi qu'elle soit réalisable : les verres doivent exister chez les fondeurs, les lentilles être exécutables et les montures constructibles. Le calculateur est donc par la force des choses quelque peu ingénieur et physicien. Les mathématiques ne sont pas tout, et les lois de la physique interfèrent fâcheusement avec les lois de la géométrie : diffraction, longueurs d'onde , dilatations et résistances des matériaux, trempe du verre et j'en passe, sont là pour compliquer encore un peu plus les choses.

Et si le prototype ne fonctionne pas comme prévu, ce n'est pas forcément la faute de l'atelier. Le nombre de variables est tel que le "flair" et l'expérience du calculateur peuvent être pris en défaut. C'est pourquoi, encore aujourd'hui, le calculateur n'est pas près d'être remplacé par un algorithme, si sophistiqué soit-il...

Un objectif, c'est avant tout une idée, et c'est pourquoi les optiques ont très tôt fait l'objet de brevets. Un brevet est censé protéger du plagiat, de la copie, de l'exploitation abusive un travail créateur. Or si l'on comprend le principe d'un objectif, il devient possible de le contrefaire. C'est pourquoi le brevet est le plus souvent "faux": il essaie de "noyer le poisson", de détourner le lecteur du véritable objet qu'il est censé protéger. Mais en restant suffisemment près de la réalité pour empêcher toute copie servile.

Alors les revendications sont le plus souvent fantaisistes, fondées par exemple sur des relations arithmétiques fortuites entre les données de construction. Il arrive même qu'une idée originale soit brevetée au travers d' une autre qui ne l'est pas. Moins on en dit, mieux cela vaut. Sans compter les erreurs typographiques providentielles, corrigées quelques mois plus tard quand les fabrications sont déjà commercialisées.

Un bon calculateur est inestimable dans une entreprise d'optique, ce qui explique les carrières prestigieuse de gens comme Petzval, Abbe, von Hoegh, Bertele ou Rudolph. Et leurs oeuvres, car on peut parler d'art en la matière, brillent toujours au palmarès des optiques d'exception. Tessar, Dagor, Planar sont des noms synonymes de qualité hors pair malgré leur âge centenaire, et certaines officines se les disputent encore pour valoriser leurs ventes.

Le meilleur calculateur du monde ne peut rien sans un artisan pour matérialiser son oeuvre. Tailler le verre n'est pas une mince affaire, et le matériaux est souvent rétif. Les côtes doivent être respectées avec une grande précision, les surfaces précises avec des tolérances infimes, et le tout fixé dans une monture qui ne gâche pas tout ce travail, en rendant l'instrument inutilisable. La réputation d'une marque dépend aussi de la qualité de ses ateliers. Des firmes comme Leitz ou Zeiss sont restées des références dans ce domaine, et elles sont loin d'être les seules. Mais il suffit parfois d'un gros "ratage" pour perdre pied et disparaître. Des firmes nippones ou française en ont fait la triste expérience.

Cette compétence dans la fabrication est fondée sur un savoir faire qui ne peut se transmettre uniquement par les livres. Il existe (existait ?) une aristocratie des tailleurs de verre, et n'y entrait pas qui voulait. Le métier évoquait les luthiers ou les lapidaires. Et tout comme un instrument de musique, un objectif n'est jamais la copie conforme de son voisin. Jusqu'à une période récente, il n'était pas rare que les "dispersions de fabrication" atteignent des niveaux tels que certaines optiques n'avaient plus grand chose à voir avec leurs prototypes, surtout dans les marques spécialisées dans les optiques bon marché. De là cette manie qu'ont certains anciens de vouloir à tout prix tester leur objectif avant de l'acheter. La précision coûte cher, et je me souviens qu'en arts graphiques, une optique apochromatique "certifiée" coûtait plus du double de celle "standard", mais on était sûr de ne pas tomber sur un "cul de bouteille".

Aujourd'hui, la mécanisation a fait qu'une bonne partie de ces artisans a pris leur retraite sans qu'ils aient pu transmettre leur savoir1. Seuls les astronomes conservent précieusement leurs tours de main. De même les montures se sont beaucoup "mécanisées", et je vous défie d'en trouver aujourd'hui une en bronze d'horloger, avec un diaphragme à 19 lamelles parfaitement circulaire, entièrement démontable sans autre outils que des tournevis ordinaires. Il y a quarante ans, on fabriquait encore cela à la main, à Paris, dans le XIXème arrondissement. Mais avec un tel coût qu'il était impossible de faire face à la concurrence. Le même objectif, taillé au tour sur monture en polycarbonate coûtait plus de quarante fois (vous avez bien lu) moins cher, et n'était pas tellement mauvais si l'on considérait son prix dérisoire (quelques francs à l'époque).

Ce qui nous amène à parler des commerciaux. Ceux qui sont chargés de vendre la production.

Pour être bon vendeur, il faut être à la fois  :

  • économiste, pour cerner dans le marché l'objet dont va avoir besoin le client,

  • psychologue, pour deviner ses goûts et ses désirs,

  • bonimenteur pour faire à l'objet une publicité adéquate et convaincre le chaland.

Les bons commerciaux sont rares eux aussi. Il faut être très fort pour vendre cher quelque chose que l'on cherche à produire le meilleur marché possible, à quelqu'un qui n'en veut pas forcément, ou pire envisage de l'acheter à votre concurrent.

Ce commercial, s'il veut éviter la banqueroute à la firme, va devoir convaincre le calculateur des dures réalités du marché, et lui faire concevoir des produits peut-être moins ambitieux, mais qui se vendront. Il va imposer à l'atelier des contraintes de délais, de coûts, un cahier des charges strict, toutes choses qui vont forcément limiter et orienter l'instrument envisagé.

Les effets de mode ne sont pas inconnus en optique, et les opticiens s'en passeraient bien ! C'est pourquoi les vraies nouveautés sont rares, et qu'à une époque donnée, les objectifs se ressemblent peu ou prou, tout comme les pantalons, les voitures ou les lunettes. Avant de prendre les risques d'une fabrication révolutionnaire, on commence par assurer le quotidien. C'est humain.

En bref, un objectif n'est pas seulement un instrument à faire des images les plus lumineuses et plus parfaites possibles, c'est aussi un objet commercial, et une denrée que la mode rend périssable, donc relativement éphémère. Il a fallu toute l'habileté de certaines firmes pour transformer leurs produits en "mythes" coupés de la réalité commerciale, transformant pour cela leurs clients en fervents zélateurs de la "Marque". Mais même ces champions de l'orfèvrerie optique à prix délirant finissent par baisser la garde, et disparaissent les uns après les autres.

Une maison d'optique, c'est aujourd'hui un quarteron d'économistes à la tête d'un bataillon d'ingénieurs, des batteries d'ordinateurs, des chaînes robotisées, inondant le marché de produits mirifiques à prix dérisoires. Comme il faut vendre avant les concurrents, on suit à la trace les "tendances" du public, et l'ont aboutit forcément à des ustensiles qui se ressemblent tous, et n'ont plus d'âme. C'est peut-être pour cela que, malgré l'invasion des appareils numérique, on n'a jamais vu autant de collectionneurs d'objectifs anciens. Alors j'ai pensé qu'il était temps pour moi d'essayer à ma modeste manière de contribuer au sauvetage de ce qui reste.

E. B.


1 Savez-vous que c'est un français qui le premier a réussi à tailler les lentilles d'objectif au diamant ? Et qu'il a vendu son invention aux japonais car personne n'en voulait en France ? Il fut le dernier directeur des Établissements CEDIS-BOYER à Paris, et c'était un homme vraiment remarquable.